Les GAFA ont-ils tué internet ?

Comment vivre sans eux ? Google, Apple, Facebook et Amazon ont depuis quelques années dessiné l’évolution d’internet aux contours parfois obscurs et capricieux. Ont-ils réussi à encercler l’internaute de leurs tentacules serviciels ou sont-ils une résultante de la nature humaine ?

Paris, 1999. Je suis un peu nerveux, dans dix minutes je dois passer mon premier entretien d’embauche et je ne sais pas trop à quoi m’attendre. Une semaine plus tôt j’ai répondu à une annonce dans le journal et l’entreprise m’avait rappelé immédiatement sur mon Nokia 3210 flambant neuf.

« Webmaster« … rien que ça… j’ai répondu en partie à l’annonce pour le titre proposé mais j’avoue que je ne sais pas trop à quoi m’attendre. Ce qui me rassure un peu c’est que la personne que j’ai eu au bout du fil ne le savait pas trop non plus, elle m’a juste demandé si j’avais déjà fait de l’informatique et si je comprenais le terme « HTML », il m’a suffi de répondre un simple « oui » pour décrocher ce rendez-vous; les entreprises ont l’air un petit peu dépassées par ce nouveau phénomène qu’est internet. Après on verra bien… du moment que ça me permet de rembourser mes parents suite à l’acquisition de mon 486SX-25… c’est qu’il m’a coûté cher le bougre avec ses 10 GB de disque dur !

SVM-Couverture-1999

SVM – Jui/Aou 1999
Les PCs à 10’000F, la confidentialité des données et les « mégabases » qui s’intéressent déjà à nous !

Allez, dans deux minutes c’est à moi de jouer, tout devrait bien se passer, mon nouveau site est bien référencé sur Alta Vista et Lycos, il est même bien positionné chez le petit nouveau qu’on appelle Google, il s’affiche très bien sur Netscape et correctement sur Internet Explorer. J’ai même prévu une carte technique imparable en cas d’hésitation : un catalogue d’images dynamique en script CGI, un truc génial que m’a filé un ami : imaginez-vous… on a même plus à modifier toutes les pages du site une par une, tout est automatique !

Décidément, plus je découvre cet univers du web, ce côté « page blanche » et cette liberté totale de création, plus je me dis qu’il y a un potentiel énorme et que nous vivons une révolution…

Un monde mieux connecté certes… mais moins ouvert

Lausanne, 2017. La révolution a eu lieu. Toi jeune lecteur(-trice), tu n’as pas vécu cette époque où le mobile venait de naître et ne servait qu’à téléphoner, où tu recevais tes SMS sur ton Tatoo, où ta connexion internet était précieuse car très chère et qu’il te fallait attendre parfois soixante bonnes secondes que ton modem 56K affiche une page web et surtout, surtout… où le réseau social n’existait pas. Et oui… tu te devais de draguer physiquement dans les bars… dur.

Toi, vieux(-ieille) lecteur(-trice) expérimenté(e), tu t’es adapté(e), comme moi, sans cesse à ces nouveaux outils, ces nouvelles tendances en ayant toujours l’impression que tout allait de plus en plus vite et, peut-être comme moi, en ayant l’impression parfois de voguer au gré de l’opinion générale sans avoir pris le temps de réfléchir, ne serait-ce qu’un instant, aux conséquences de l’utilisation de ta nouvelle arme : ton clic.
En d’autres termes : l’écosystème numérique a tout simplement explosé !

Fred-Cavazza-digital-ecosystemSource : fredcavazza.net

Mais stop ! Ne vous méprenez pas, je ne suis pas en train de regarder derrière moi en essuyant la larme du bonheur perdu avec un mouchoir brodé de fiel nostalgique. Non. Quitte à en décevoir certains, je ne crois pas non plus au titre de cet article que j’ai volontairement choisi provocateur dans l’espoir de te faire cliquer, ami(-e) lecteur(-trice), et augmenter ainsi mon compteur de vues.

Non. Les GAFA (acronyme pour Google, Apple, Facebook, Amazon) ou autre Microsoft et consorts n’ont pas, à mon humble avis, le pouvoir de détruire, ce compagnon quotidien, qu’est devenu pour chacun de nous internet. Et pourquoi le ferait-il ? Pour scier la branche (économique) sur laquelle ils ont prospéré ? Force est néanmoins de constater que ces empires économiques monopolisateurs l’ont aujourd’hui transformé.

Tim Berners-Lee, génial inventeur de « Mesh« , plus tard renommé « World Wide Web« , s’exprime d’ailleurs souvent sur le sujet. Il s’inquiète notamment de trois menaces qui, avec le temps, deviennent de plus en plus palpables, et sur lesquelles surfent allègrement nos géants du web préférés :

  • La perte de contrôle liée à nos données personnelles,
  • La progression exponentielle de la désinformation,
  • L’opacité croissante de la propagande d’idées politiques.

Lazy-Guy-Google

Un bouleversement rapide de notre consommation

Conçu à l’origine pour accentuer et promouvoir le partage entre scientifiques, le web a réussi, en quelques années, à bouleverser notre manière de consommer l’information et de communiquer. De l’avis de M. Berners-Lee, l’hégémonie de Facebook, Google et autres compères permet au monde d’être mieux connecté certes, mais au détriment de la liberté des internautes.

Jadis, l’internaute passait du temps à chercher et valider l’information qu’il récoltait de la Toile, aujourd’hui, il est noyé dans un flot de « news » dont la pertinence laisse de plus en plus à désirer. Désormais, les systèmes numériques, tels l’Oracle de Delphes ou Nostradamus, « savent » ce qui nous intéresse et ce que nous devrions lire. Et si tu as eu le malheur d’aller regarder la page d’une paire de chaussures en promo… Ô tristesse… tu vas devoir te coltiner de la savate pendant des jours avant que les moteurs « pensent » que tu en as eu assez.

L’exemple de ce blogueur iranien qui a redécouvert internet après six ans de prison et qui n’a pas reconnu son instrument de travail et qui peine aujourd’hui à récolter des « like », nous montre à quel point l’évolution de nos mœurs numériques est fulgurante.

Pour l’entreprise, une image de moins en moins contrôlée

Au début des années 2000 et jusqu’en 2010 environ, une entreprise se devait d’avoir un site internet bien référencé et actif pour être visible sur le net. Les réseaux sociaux n’étaient pas considérés comme des vecteurs de l’activité professionnelle. Aujourd’hui, cette même entreprise privilégierait sa page Facebook, sa chaîne YouTube ou son compte Instagram avant même de créer son propre site corporate. Le site web, tel qu’on le connaissait il y a quelques années, n’est plus le support numéro 1 pour être vu ou reconnu, il est devenu un banal canal de distribution de contenu et pointe désormais loin derrière les médias sociaux.

Conséquence directe : un flot d’offres d’emploi de Digital Marketing Manager se déverse sur les job boards comme les offres de Webmaster avaient inondé internet en leur temps.

Une entreprise aujourd’hui, existe au rythme de son e-Réputation. Mais arrive-t-elle à la contrôler ? Rien n’est moins sûr… Comment voulez-vous contrôler 7 milliards d’opinions potentielles ? Ok, j’extrapole un petit peu mais l’enjeu est là : il devient très difficile pour une marque aujourd’hui de maîtriser l’image qu’elle construit au fil du temps sur le web. Sans compter qu’une image positive met des mois voire des années à s’établir et qu’elle peut être détruite en quelques jours…

Pour mieux comprendre ces enjeux liés à l’e-Réputation pour une entreprise, je vous propose de regarder cette présentation de 2015 (déjà) de Karine Lazimi qui, à l’époque, était Head of Digital Experience chez Allianz :

La 35ème puissance mondiale

Qui peut prédire ce que sera le web dans 3 ans ? Personne. L’ampleur de l’emprise des GAFA elle, ne cesse de croître. En 2014 déjà, leur production équivalait au PIB du Danemark et les classait 35ème puissance mondiale (source : silicon.fr).

Et pas seulement sur le web. Toujours d’après cette même étude, les GAFA se sont diversifiés dans des domaines aussi variés que le médical ou la grande distribution.

Diversification-GAFA
Source : silicon.fr

En 2015, Geopolitis se posait déjà la question de qualifier ou non d’abusive cette domination.

Comment ne pas se poser la question en effet, lorsque l’on sait qu’à fin 2016, le nombre d’utilisateurs de Facebook dépassait 25% de la population mondiale ?
(source : Blog du Modérateur)

Et que dire de Google qui cumule plus de 92% de parts de marché dans le monde !
(source : Blog du Modérateur)

Les Danois, encore eux décidément, ont même décidé de nommer un ambassadeur auprès des GAFA qu’ils considèrent comme des nouvelles nations !

Sans tomber dans le cliché du roman de George Orwell (1984) que tout le monde utilise, disons simplement que cela commence légèrement à se voir… Le pire dans tout ça, c’est que les situations financières de ces géants titans du web sont aussi claires que le ciel d’une nuit de blizzard canadien le lendemain d’une éruption volcanique islandaise provoquée par l’impact d’une météorite, comme nous le rappelle francetv dans cette petite vidéo toute guillerette :

Que voulez-vous… quand on emploie des milliers de personnes, on peut se FB-dollarpermettre certaines choses. Et oui… n’oublions pas que les Big Four, ce sont également des centaines de milliers d’emplois à travers le monde !

Gnothi seauton

Derrière cette citation en grec ancien (non je ne le parle pas couramment et, s’il te plaît, ne cours pas te le faire tatouer au-dessus de « Carpe Diem » ou de la date de ton anniversaire), se cache, peut-être, une partie de la solution à l’équation complexe visant à vivre en paix avec nos réseaux sociaux ou autres services web envahissants..

Quand on y réfléchit, les GAFA ne sont ni blancs ni noirs dans cette affaire. Ces mastodontes de la toile numérique n’ont fait que surfer sur la vague du digitalisme amorcée dans les années 2000, et ne sont arrivés là où ils sont qu’avec l’aide d’une nouvelle race : l’Homo internautus. C’est-à-dire nous.

« les GAFA ne volent pas nos données personnelles, ils les amassent, car nous les laissons à leur disposition » (Fred Cavazza, 2017)

Depuis toujours, l’Homme a besoin d’évoluer en société. Qu’elle soit réelle ou virtuelle. Je me rappelle cet épisode de la 4ème Dimension (Twilight Zone) où un passionné de lecture finit seul sur Terre suite à une guerre atomique (ép 8 – Time Enough At Last – voir ci-dessous). D’abord tenté de se suicider, il retrouve goût à la vie lorsqu’il s’aperçoit que les livres de la bibliothèque municipale sont restés intacts… malheureusement, il brise ses lunettes en voulant attraper certains volumes. Malgré l’aspect cruel lié au contexte de la série, cela reflète assez bien, je trouve, la réaction humaine face à la solitude, et par extension l’envie de montrer à l’autre que l’on existe, et la soif de connaissances.

Le web est très versatile car il suit, comme la mode ou les régimes alimentaires, les tendances édictées par les humains à coups de clics et autres abonnements. Facebook et autres complices n’ont eu qu’à exploiter certaines fibres de notre psychologie.

La fameuse prise de conscience prônée, entre autres, par la Desse Ghernouati intervient donc ici : c’est toi, ami(e) internaute, qui reste responsable des informations que tu véhicules sur internet.

FB-Humour

Au final cet acronyme « GAFA » apparaît réducteur quand on pense à toutes ces entreprises qui composent le monde digital aujourd’hui et qui, malgré leur investissement quotidien et leur rôle de locomotive du train du progrès social, font peur et servent de cibles faciles aux analystes comportementaux du monde digital.

A ce propos, connaissez-vous les BALS (Baidu, Alibaba, LeEco, Samsung) et les NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) ? Mais ceci est un autre débat…

 Sitographie :

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