À Genève, le digital reconnecte l’humain (qui plante des choux)

Automatisation par-ci, algorithmes par-là, le futur s’écrit irrémédiablement avec des robots. Qu’ils fassent gagner du temps, de l’argent ou bien qu’ils tiennent compagnie, ces machines posent la question du rapport à l’autre et de ce que les hommes et les femmes font de leur environnement. En contrepoint, certaines villes prônent une «transition» entre deux schémas de vie. Elles sont relayées par des associations, comme Demain Genève, qui trouvent dans les outils numériques de précieux alliés.

Quand Matt Damon était «seul sur Mars», il n’avait qu’un objectif: rester en contact avec la Terre (et faire pousser des pommes de terre). Depuis qu’il en est revenu en 2015, la Planète rouge n’a pas encore été colonisée, mais, chaque jour un peu plus, l’humanité se partage sur deux mondes distincts: un monde virtuel et un autre, biologique. Garder contact avec une réalité séculaire, et les pieds sur terre, pourrait devenir un enjeu à moyen-terme. Vu qu’il est parfois déjà bien difficile de démêler le vrai du faux sur une banale photo, quid de nos futurs échanges en ligne? Quid de nos échanges de visu ? seront-ils authentiques? Il se pourrait bien qu’une solution passe par le potager, et les choux plantés à la mode de chez nous. Détail qui ne manque pas de sel, grâce à des outils numériques.

Les robots s’occupent de tout, ils font même des films

Force est de l’admettre, les occasions d’interactions humaines et sociales impromptues, en face-à-face, se raréfient. Que ce soit pour rencontrer «l’âme sœur» ou bien pour essayer des vêtements, les recours en ligne sont nettement plus aisés, plus ludiques et a priori plus tranquilles, derrière son écran. Pensons aux plateformes de rencontres comme le mythique… Meetic et l’application où l’on swipe les gens  ou au faux-vrai magasin de confection qui fait depuis peu appel à un ambassadeur tendance James Dean pour draguer la clientèle masculine. Et ne parlons pas de toutes les informations que l’on peut obtenir sans avoir à demander à quelqu’un (horaires, biographies, estimations de prix en tout genre…). Certaines plateformes journalistiques comme lefigaro.fr utilisent déjà un programme (Wibbitz) capable de convertir automatiquement du texte en vidéo. Plus fort encore, en août 2016, «Watson», une somme d’intelligences artificielles créée par IBM, sélectionnait les scènes d’un film, Morgan, pour en faire la bande-annonce.

En 2017, la question se pose de savoir, pour une certaine population, quand elle n’aura plus du tout besoin, ou plus la possibilité de se tourner vers un humain, pour se faire aider. Pour les premières approches d’une relation commerciale, le service qui nous invite à presser la touche dièse s’est installé depuis longtemps dans les services clientèle, d’opérateurs téléphoniques ou autres ; le module de chat que l’on voit de plus en plus sur les sites web marchands est voué à être assuré par des chat-bots, qui arriveront toujours à nous aiguiller avec des réponses plus ou moins fines, et toujours biaisées par une «arrière-pensée». Amy, le sympathique avatar à la voix métallique de la marque VideoPal.io ne l’affirme-t-il pas sur son site web: «La présence d’une video pal augmente les ventes jusqu’à 300%.». Digital, digital… tu nous embellis la vie.

Demain, tout allait bien avec Mélanie Laurent

Une telle vision bouscule les attentes de nombre de citoyens internautes, et s’ajoute à toutes les raisons écologiques de s’inquiéter pour l’avenir. Prenant le contre-pied des études alarmistes, le film Demain, de Cyril Dion et Mélanie Laurent, sorti en 2015, a non seulement suscité des vocations et fait des émules jusqu’à Carouge et Meyrin, pour le canton de Genève ; il a surtout montré comme pouvaient être fructueux Internet et l’utilisation habile de différents outils numériques.

Le documentaire est né de la volonté de montrer des solutions existantes à petite ou grande échelle, dans une dizaine de pays aux quatre coins de la planète. Mélanie Laurent raconte avoir pleuré une journée entière en découvrant l’étude des chercheurs américains Anthony Barnosky et Elizabeth Hadly. D’après eux, au train où vont les choses, l’humanité est vouée à l’extinction avant 2100.

« -Luke, aide-moi! – Idiote, il est trop tard » IAM / L’Empire du côté obscur (1997)

Pour retrouver le sourire, et contredire «le sale rejeton de Dark Vador / Le grand Cador du maniement de mic», Cyril Dion et Mélanie Laurent ont réagi. Ils ont pu boucler le budget de leur film, sans doute un peu sur le nom même de Mélanie Laurent (on peut le penser) et sur le pitch, non pas de façon classique, mais bien avec l’aide de plusieurs milliers de contributeurs par l’intermédiaire de la plateforme collaborative KissKissBankBank. Les réalisateurs ont eu le nez creux, en se tournant vers la communauté virtuelle et le financement participatif pour entamer le tournage. Il y a deux ans, les levées de fonds participatives étaient en plein essor.  En Suisse, en 2015, Résultat de la campagne pour Demain: un objectif atteint à 222% en 60 jours, quelque 444’390 € amassés grâce à la générosité et au soutien de 10’266 «Kissbankers», une somme correspondant au quart du budget total du film. Le succès virtuel s’est finalement transformé en succès au box-office. En 48 semaines d’exploitation en France, il cumulait plus d’un million de spectateurs, un score remarquable pour un documentaire, et se classait à la 41e position du box-office 2015. Le César 2016 du meilleur documentaire fut une sorte de bourgeon sur un cerisier japonais.

Un succès prolongé et amplifié par le numérique

Un an et demi après sa sortie en France et après avoir eu un destin international, le film est distribué aux Etats-Unis C’est une sorte de #consécration. Loin de se reposer sur ses lauriers, cependant, Demain est resté actif sur les réseaux sociaux. Le documentaire s’est même payé le luxe d’intégrer le club des rares films qui entretiennent leurs sites et comptes sociaux une fois leur exploitation en salle terminée. Il cultive par là même son héritage en postant une à deux fois par mois sur Twitter (@demain_lefilm) et son compte Facebook, mais également via l’onglet de son site web « après-demain ». Plus d’un an après la sortie du film, les internautes peuvent encore remplir un formulaire pour raconter son histoire ou partager son projet. On connaissait The Bourne legacy, inspiré des aventures de ce bon vieux Matt. Il y a indubitablement Demain de Mélanie Laurent et Cyril Dion.

Symbole de la réussite des initiatives citoyennes et de la mobilisation en ligne, le film Demain surfe sur sa vibration positive. Relayé en milieu scolaire et par des communes décidées à prendre à bras le corps le développement durable, il rassure les spectateurs emballés : tout n’est pas à désespérer.

Fondée en 2012, la Chambre de l’économie solidaire et sociale «Après-Ge» développe un réseau d’organisations sociales dans la lignée des projets présentés dans Demain. Carole Z’graggen Linser, la présidente, soulignait sur son site la difficulté d’avoir de la visibilité auprès du grand public: «Isolément, nous avons peu de moyens pour nous faire connaître, élargir le cercle des consomm’acteurs et motiver l’engagement dans nos projets de nouveaux citoyens en transition». Et d’applaudir l’adaptation genevoise du film, en préparation pour l’automne 2017… Son objectif ? mettre en lumière la transition vers une autre forme de société, prônée par le Britannique Rob Hopkins.

Demain Genève fructifie le digital à l’échelle locale

Avec son implacable démonstration: «ça existe, ça marche et ça change la vie», Demain produit un effet whao sur la majorité de ceux qui le voient. Il est à ce titre considéré comme un «feel-good movie». Ses quelques détracteurs sortent des rangs les plus militants plutôt que des milieux bien-pensants. Les quelque 4000 internautes qui ont mis un 4,6/5 de moyenne au film sur allocine.fr seraient la preuve d’une compatibilité mainstream. Ce double succès technique et financier a inspiré l’association Demain Genève de faire à son tour un film sur ce qui fonctionne dans la région. Elle espère le projeter dans des cinémas indépendants genevois, ensuite dans des écoles ou des maisons de quartier, voire chez des partenaires également, au moins quelques semaines. «Idéologiquement, nous aimerions le distribuer gratuitement sur Internet, espère Gregory Chollet, réalisateur de Demain Genève. Sinon, nous passerons par un service à la demande ; auquel cas les éventuels gains seront évidemment reversés à l’association.»

Tweet-DemainGenève

Avant cela, même passage fructueux par le crowfunding par le biais de la plateforme suisse wemakeit.ch. «Une telle campagne participative avait du sens d’abord pour mesurer l’intérêt du public et ensuite, évidemment, de nous offrir des ressources financières dont nous avions besoin», précise Gregory Chollet. Si, en France, les utilisateurs de ces plateformes sont prompts à donner 20 euros en moyenne, en Suisse, le montant moyen est de 140 francs. C’est ainsi qu’avec 17 fois moins de personnes et en 45 jours, plutôt que 60 pour Demain, l’association genevoise a réuni 235% de la somme qu’elle espérait. En moins d’une semaine, le premier palier fixé à 45 000 a été franchi, le second, de 60 000 francs, en 13 jours et le troisième, de 75 000, en moins de trois semaines (18 jours!). Pour l’heureuse surprise des intéressés.  Au total, avec quatre contributeurs de plus qu’annoncés dans le tweet ci-dessous, Demain Genève a levé  106’025 francs.

Fin de campagne pour Demain Genève

Le succès de la levée de fonds de Demain Genève «montre qu’ils ont touché un nerf sensible chez les Genevois», analyse Simone Mathys-Parnreiter, consultante de projets chez wemakeit.ch. Le bouche-à-oreille avait fonctionné en amont et l’engouement se confirme chaque jour. «Nous recevons tous les jours par courrier ou par e-mail des projets ou des propositions», se réjouit Gregory Chollet.

Social, en ligne et en ligne de mire

La campagne de financement participatif s’est accompagné d’une vraie campagne de communication en parallèle pour sensibiliser le grand public.

Le mauvais compte IG de Demain Genève

Fin avril, Demain Genève utilisait un compte Instagram… Visiblement, pas celui-ci.

En l’occurrence, c’est par Facebook que la soirée de lancement du projet a été annoncée et par Facebook que le public peut à présent suivre le tournage. «On entretient toute notre communication sur les réseaux sociaux, parce que c’est là où sont les gens», indique le réalisateur. En avril 2017, ils sont quelque 2165 abonnés au compte Facebook de Demain Genève tandis que les comptes Twitter et Instagram sont pour l’heure anecdotiques, ils comptent respectivement 125 et 102 abonnés pour les comptes officiels. Un compte Instagram baptisé « demaingeneve_lefilm » existe, mais n’est pas alimenté. Ce serait le seul bémol dans une communication réfléchie. «La taille de nos communautés sont à la hauteur des parts de marché des médias sociaux. Du reste, notre compte Instagram a vocation à être enrichi en contenu», souligne Gregory Chollet, également directeur marketing chez Loyco. Le réalisateur garde à l’esprit que les gens aiment savoir ce qui se passent en coulisses et réserve quelques surprises aux abonnés de ses comptes. Le recours à des infolettres fait partie intégrante du dispositif. Utilisées avec parcimonie, elles s’inscriront dans une autre temporalité que les médias sociaux.

Pendant ce temps-là, Matt Damon, seul sur Mars, fait pousser des patates

Pendant ce temps-là, Matt Damon, seul sur Mars, fait pousser des patates.

Hymne aux relations humaines, le teaser du film Demain Genève a été vu 90 000 fois, il a touché 160 000 personnes. Il y a eu plus de 1800 partages sur Facebook. En tant qu’association pouvant se targuer d’avoir bénéficié d’un «buzz» à l’échelle suisse, la stratégie digitale aurait pu se cantonner à du paddle sur le Lac Léman par grand beau, plutôt qu’à du kayak à la Mike Horn sur l’océan du web. C’était sans compter sur le professionnalisme de l’équipe du film qui entend toucher un maximum de gens. Ce que ne permet pas de faire Twitter, gardé sous la main lors d’événements précis. Sur ce média social-là, le compte officiel de Demain (le film originel) dénombrait en avril 2017 plus de 8800 abonnés. Rendez-vous est pris avec la version genevoise pour 2020, dix-huit mois après la sortie du film.

Par-delà la réserve écologique, la modernité

Effet vertueux du succès social et digital de son projet de film, les tâches administratives sont devenues telles qu’il a fallu embaucher une personne à mi-temps pour l’association. «Nous avons reçu des centaines d’e-mails pour déposer des initiatives ou devenir membre de l’association», se réjouit Gregory Chollet. Et l’après-film est déjà envisagé avec des documents pédagogiques avec le Département de l’instruction publique, d’organiser des événements qui permettront des rencontres physiques, pour mieux rencontrer les gens. «Le site web se veut portail : il redirigera vers ce qui existe dans le canton», annonce le réalisateur genevois. De la génération numérique convaincu, ce dernier ne voit aucun problème à utiliser ces outils pour créer du lien, puisqu’il y a un vrai outil. Grâce à Facebook, 950 places ont été réservées pour la soirée de lancement du projet Demain Genève, le 1er février 2017. Simplement grâce à un teaser accessible en ligne.

Si certaines personnes qui interagissent avec l’association ont des réserves sur Internet, et préféraient ne pas passer par wemakeit.ch pour participer à la campagne de financement, le rapport à la technologie est une vraie question quand il s’agit de préserver la terre d’une consommation excessive d’énergie. Autrement dit, d’un point de vue écologique, n’y a-t-il pas une contradiction à passer par un cloud non localisé, grand consommateur d’énergie devant l’Éternel? «Nous avons des consommations paradoxales, admet Gregory Chollet. Nous cherchons à diminuer notre impact sur certains axes, plutôt que sur d’autres. Je veux croire que notre utilisation du web est pour le bien». À l’instar de son projet de film, son raisonnement est largement partagé. Le 24 mars 2017 se tenait le Geneva Global Goals Innovation Day (G3ID). Chantre du développement durable à l’horizon 2030, il accueille actuellement les visiteurs de son site web… par un clone d’Amy, le video pal.

G3id-videopal

Le site G3ID a paramétré une vidéopal sur sa page d’accueil pour s’adresser aux internautes

Bibliographie / Sitographie

DemainGE-Conférence

Les thèses du Britannique Rob Hopkins intéressent de plus en plus de gens.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s